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Nouvelle Jérusalem
Juifs et Chrétiens à Amsterdam au Siècle d'or

1 Avril 2007

Nouvelle Jérusalem
Juifs et Chrétiens à Amsterdam au Siècle d'or


Avec la participation exceptionnelle du musée du Louvre


Exposition du 28 mars au 1er juillet 2007
au Musée d'art et d'histoire du Judaïsme

 

 

Rembrandt La disgrace d'Aman

 

Dans la continuité des célébrations autour du quatrième centenaire de la naissance de Rembrandt, et dans le cadre de la Saison néerlandaise, le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme présente Rembrandt et la Nouvelle Jérusalem, Juifs et Chrétiens à Amsterdam au Siècle d'or.

 

L'exposition réunit plus de 190 pièces (peintures, dessins, estampes, objets d'art, manuscrits et documents rares), dont cinq peintures de Rembrandt montrées pour la première fois en France. Elle confronte un ensemble significatif d'œuvres du maître et de ses contemporains, à un événement culturel et religieux d'une portée considérable : l'installation à Amsterdam, au XVII e siècle, dans un climat unique de tolérance, des communautés juives réfugiées de la péninsule Ibérique et d'Europe centrale. Les Pays-Bas témoignent alors d'un puissant phénomène d'" identification hébraïque " conduisant ses habitants à se penser comme les nouveaux Israélites. Le monde juif et le monde chrétien réformé se rencontrent à Amsterdam, " Nouvelle Jérusalem ", tissant d'innombrables liens religieux et culturels. Fondatrice pour la société juive moderne, cette communauté de " nouveaux chrétiens " convertis par force au Portugal, mais restés secrètement fidèles au judaïsme, et devenus des " nouveaux juifs " à Amsterdam, innove dans de nombreux domaines : organisation communautaire, représentation de soi par l'image et l'archive, acculturation, inscription dans la cité.

 

L'exposition est délimitée chronologiquement par la vie de Rembrandt (1606-1669) qui recouvre, peu ou prou, la période qui s'étend de l'établissement des juifs dans les Pays-Bas, à l'extrême fin du XVI e siècle, jusqu'à l'inauguration de la grande synagogue d'Amsterdam (1675). Un large prologue est consacré à l'évocation du milieu social, intellectuel et artistique juif à Amsterdam afin de mettre en valeur le dynamisme d'une communauté portée par le formidable essor économique de la cité, et par le régime de libertés grâce auxquels elle a pu se développer. Certaines œuvres de Rembrandt présentées, qu'il s'agisse de portraits ou de scènes d'histoire, portent les échos des échanges et des débats qui s'établirent alors entre les communautés juive et protestante.

 

D'autres œuvres permettront des réflexions et des rapprochements inédits, notamment à travers l'étude de la représentation de quelques épisodes de la Bible relatifs à l'élection, au salut du peuple juif et au messianisme. Le renouveau de la lecture biblique, l'idée de l'imminence des temps messianiques et l'attrait exercé par des personnalités juives exceptionnelles, tant dans le champ intellectuel qu'économique, ont nourri une présence forte et inédite des juifs dans l'art et la représentation. Une série d'œuvres peintes, dessinées et gravées (notamment l'intégralité des estampes relatives à l'Ancien Testament) vient illustrer l'originalité du regard porté par Rembrandt sur les juifs, et sa lecture novatrice et très singulière des Écritures. Cette singularité résulte peut-être de liens privilégiés qu'il entretint avec des membres de la communauté séfarade d'Amsterdam, au premier rang desquels figure le célèbre rabbin Menasseh Ben Israël.

Jusqu'à une période récente, des historiens de l'art, héritiers d'un influent corpus de textes des XIX e et XXe siècles, avaient encore tendance à " judaïser " l'œuvre de Rembrandt, et à voir, en particulier dans maintes représentations d'hommes et de vieillards exécutées par l'artiste, des portraits de juifs et de rabbins. Si l'on est aujourd'hui revenu de ce lieu commun simplificateur, les échos dans l'art du maître de ses relations avec son environnement juif demeurent néanmoins une question intéressante.

 

Ce projet, d'une envergure unique pour le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, a bénéficié de l'aide de prestigieux musées, et en premier lieu de la participation exceptionnelle du musée du Louvre, qui a accepté de prêter, pour la première fois, un ensemble d'estampes de Rembrandt issues de la collection léguée par le baron Edmond de Rothschild. La Gemäldegalerie de Berlin et le Kimbell Art Museum de Fort Worth, au Texas, ont consenti le prêt des peintures qui figurent parmi les types juifs les plus convaincants de Rembrandt. L'admirable Disgrâce d'Aman, du musée de l'Ermitage, de Saint-Pétersbourg, viendra clore le parcours. L'exposition présente d'autres chefs-d'œuvre, parmi lesquels des peintures de Pieter Lastman, le maître de Rembrandt, d'Arent de Gelder, son disciple le plus fidèle, et de Jan Victors. La description de la fondation des communautés juives aux Pays-Bas a été rendue possible grâce aux fonds patrimoniaux conservés à Amsterdam : au Joods Historisch Museum, à la Bibliothèque universitaire d'Amsterdam, Bibliotheca Rosenthaliana, et à la bibliothèque Ets Haim / Livraria Montezinos, en particulier. Diverses collections françaises publiques et privées contribuent à faire de l'ensemble une exposition spectaculaire.

 

L'exposition est complétée par une série de manifestations dans l'auditorium (conférence, après-midid'étude, concerts), par des ateliers pédagogiques et des visites guidées. Elle est accompagnée d'un catalogue publié en coédition avec Panama musées, de 352 pages avec 280 illustrations en couleurs, auquel ont contribué d'éminents spécialistes.

 

Laurence Sigal-Klagsbald, commissaire
Alexis Merle du Bourg, commissaire-adjoint


I. Être juif à Amsterdam au temps de Rembrandt
L'arrivée des juifs portugais à Amsterdam

 

Entre 1595 et 1600, des juifs originaires de la péninsule Ibérique s'établissent à Amsterdam : contraints de vivre comme catholiques mais secrètement restés fidèles au judaïsme, ces conversos ou marranes, fuyant l'Inquisition, espèrent trouver la sécurité au cœur de la république des Provinces-Unies, qui, la première en Europe, reconnaît la liberté religieuse. Nombre de ces juifs sont en fait entrés au Portugal entre 1492 et 1496, chassés d'Espagne ; contraints d'accepter le baptême en 1497, une partie d'entre eux y demeure, assurée par le roi Manuel Ier que les " nouveaux chrétiens " ne seront pas inquiétés pour leurs origines religieuses. Mais l'instauration de l'Inquisition au Portugal en 1536 modifie radicalement la situation et les " nouveaux chrétiens " sont soumis à une pression permanente. Dès lors, ils cherchent à gagner des lieux où, même s'ils ne peuvent retourner au judaïsme, ils pourront néanmoins séjourner dans une tranquillité relative, loin de la menace inquisitoriale.

 

L'organisation de la communauté et ses rabbins : la réinvention du judaïsme
Amsterdam va être le théâtre d'une renaissance atypique du judaïsme dans une Europe occidentale qui n'accepte pas favorablement les juifs. Ces " Portugais " quittent la clandestinité et renouent avec la religion de leurs pères, après plusieurs générations. Souvent ignorants des fondements du judaïsme, ils doivent effectuer un véritable apprentissage religieux, réinventer un judaïsme dont ils ont été privés, réapprendre les prières et les coutumes, se familiariser avec une langue qui leur a été interdite. Ils cherchent leurs modèles auprès des communautés du pourtour méditerranéen, rejointes par ceux qui ont été expulsés d'Espagne en 1492, du Portugal en 1497, et par ceux qui ont fui les persécutions. Certains de ces " nouveaux juifs " développent des points de vue hétérodoxes par rapport au judaïsme rabbinique, ce qui leur vaut parfois d'être excommuniés par les autorités rabbiniques. Celles-ci doivent également lutter contre les influences chrétiennes en développant une littérature polémique défensive vis-à-vis des thèses calvinistes.

Scènes de la vie et lieux juifs


À partir des années 1630, les juifs font partie du paysage amstellodamois ; badauds et curieux visitent souvent les quartiers auxquels, mêlés au reste de la population, les juifs apportent des couleurs particulières. Il est commun, notamment, de voir des non-juifs visiter les synagogues. De nombreux juifs séfarades, dont quelques-uns des représentants les plus fortunés et les plus considérés de la communauté, viennent s'établir dans la Sint Anthoniesbreestraat, rue bordée de hautes maisons bourgeoises où demeure une importante colonie de marchands d'art et d'artistes renommés. Rembrandt s'y établit en 1639 et fait l'acquisition d'une maison somptueuse sise au 4-6. Le cimetière juif d'Ouderkerk, ainsi que les lieux de culte des communautés séfarades et ashkénazes établies à Amsterdam, deviennent assez vite des sujets pittoresques pour les artistes. Au terme d'un fort développement de la communauté, la grande synagogue, fruit de la fusion en 1639 de trois congrégations portugaises, est inaugurée le 2 août 1675. Cet événement coïncide avec la volonté des juifs portugais de donner plus de grandeur à leurs cérémonies et de les rendre conformes aux canons du comportement élitiste des bourgeois d'Amsterdam. de la ville. Ils jouent notamment un rôle majeur au sein de la Compagnie des Indes et du grand commerce avec les principaux centres d'échanges européens, avec le monde méditerranéen et les marchés coloniaux.

 

À Amsterdam même, ils font fructifier les branches de l'économie auxquelles on les laisse accéder, malgré l'opposition des guildes : l'industrie de la soie, du sucre, du tabac et le négoce des pierres précieuses et du diamant. La vie culturelle de la communauté juive d'Amsterdam n'a rien à envier à sa prospérité marchande. La privation de livres dont les marranes ont souffert et leur absence de familiarité avec l'hébreu ont rendu nécessaire une abondante édition de Bibles et de livres de prière et d'étude. L'imprimerie hébraïque devient ainsi l'outil indispensable des retrouvailles avec le judaïsme et de l'édification de la nouvelle orthodoxie. La poésie, le théâtre et la musique connaissent également une abondante production. Lieu de rencontre privilégié d'un cercle de poètes, de musiciens et d'érudits distingués, le château de Muiden, situé à quelques kilomètres d'Amsterdam, devient le lieu d'expression de la culture la plus raffinée. La passion effrénée pour la peinture qui s'est emparée des Pays-Bas touche les " nouveaux juifs ", qui deviennent pour la première fois des consommateurs de peinture, voire des collectionneurs, répondant ainsi à la mode. Allant à l'encontre des principes exprimés dans la Bible et renforcés par la littérature rabbinique, la représentation figurée, autrefois condamnée comme un usage étranger, devient le signe de l'acculturation des juifs.
Certains d'entre eux inspirent des portraits à Rembrandt. Au sein du monde de la pensée et des arts se distingue la figure du philosophe Baruch Spinoza. Né en 1632 à Amsterdam, il n'a que 24 ans lorsqu'il est excommunié sans retour, soit bien avant la parution du Traité théologico-politique (1670), qui, quelques années plus tard, donne corps à ses opinions hérétiques concernant le monothéisme juif et le caractère révélé de la Bible. Dans l'Éthique, il développera l'idée que Dieu n'existe que philosophiquement, en opposition complète avec la doctrine de la Providence, contestera la divinité de la Loi de Moïse et de l'immortalité de l'âme.

 

La vie économique et culturelle

Amsterdam s'impose comme la première place bancaire, financière et commerciale d'Europe. Parmi les juifs portugais qui y sont établis, on compte nombre de négociants participant activement à l'essor économique de la ville. Ils jouent notamment un rôle majeur au sein de la Compagnie des Indes et du grand commerce avec les principaux centres d'échanges européens, avec le monde méditerranéen et les marchés coloniaux. À Amsterdam même, ils font fructifier les branches de l'économie auxquelles on les laisse accéder, malgré l'opposition des guildes : l'industrie de la soie, du sucre, du tabac et le négoce des pierres précieuses et du diamant. La vie culturelle de la communauté juive d'Amsterdam n'a rien à envier à sa prospérité marchande. La privation de livres dont les marranes ont souffert et leur absence de familiarité avec l'hébreu ont rendu nécessaire une abondante édition de Bibles et de livres de prière et d'étude. L'imprimerie hébraïque devient ainsi l'outil indispensable des retrouvailles avec le judaïsme et de l'édification de la nouvelle orthodoxie. La poésie, le théâtre et la musique connaissent également une abondante production. Lieu de rencontre privilégié d'un cercle de poètes, de musiciens et d'érudits distingués, le château de Muiden, situé à quelques kilomètres d'Amsterdam, devient le lieu d'expression de la culture la plus raffinée. La passion effrénée pour la peinture qui s'est emparée des Pays-Bas touche les " nouveaux juifs ", qui deviennent pour la première fois des consommateurs de peinture, voire des collectionneurs, répondant ainsi à la mode. Allant à l'encontre des principes exprimés dans la Bible et renforcés par la littérature rabbinique, la représentation figurée, autrefois condamnée comme un usage étranger, devient le signe de l'acculturation des juifs.

Certains d'entre eux inspirent des portraits à Rembrandt. Au sein du monde de la pensée et des arts se distingue la figure du philosophe Baruch Spinoza. Né en 1632 à Amsterdam, il n'a que 24 ans lorsqu'il est excommunié sans retour, soit bien avant la parution du Traité théologico-politique (1670), qui, quelques années plus tard, donne corps à ses opinions hérétiques concernant le monothéisme juif et le caractère révélé de la Bible. Dans l'Éthique, il développera l'idée que Dieu n'existe que philosophiquement, en opposition complète avec la doctrine de la Providence, contestera la divinité de la Loi de Moïse et de l'immortalité de l'âme.

 

II. Les juifs vus par Rembrandt

Prologue : les protestants et l'image

L'avènement de la Réforme, au XVI e siècle, s'accompagne d'une vive contestation du rôle de l'image. Cette interdiction traduit un souci du respect de " l'honneur de Dieu ", dont la nature divine ne peut être circonscrite dans une image faite d'une matière corruptible. En plus d'être sacrilège, l'image, parce qu'elle conduit à une confusion entre l'objet peint ou sculpté, et ce qu'elle rend visible, est accusée de pousser les croyants à l'idolâtrie. Le bannissement de l'image trouve son fondement dans maints passages de l'Ancien Testament, notamment dans le Décalogue adressé par Dieu à Moïse sur le mont Horeb : " Tu ne te feras pas d'idole, ni aucune image de ce qui est dans les cieux en haut, ou de ce qui est sur la terre en bas, ou de ce qui est dans les eaux sous la terre. " (Exode XX, 4-6 ; Deutéronome V, 8-10). Bannie de la majorité des lieux de cultes, la production de peinture religieuse ne tarit pourtant nullement dans les Provinces-Unies qui ont hérité de l'une des plus solides traditions picturales européennes, celle des anciens Pays-Bas, et pour laquelle le goût ne se dément pas.

 

Les juifs dans les Évangiles

En 1629, Rembrandt produit dans son atelier de Leyde un étonnant tableau représentant un Judas si déchiré par le remords qu'il suscite la compassion (Judas rendant les trente deniers). L'approche narrative mise en œuvre ici sera reconduite dans l'illustration de plusieurs scènes de la vie du Christ. Dans Le Christ devant Pilate (1636), qui constitue une charge violente contre les scribes et les prêtres, assez férocement caricaturés, Rembrandt semble hériter d'une tradition iconographique nordique au sein de laquelle les juifs, souvent dotés de visages aux traits disgracieux (chez Dürer notamment), sont désignés comme les responsables de la mise à mort du Christ. Pourtant, vingt ans plus tard, quand il illustre le même thème dans Ecce Homo, Rembrandt s'émancipe nettement de cette tradition. De manière générale, l'œuvre biblique de Rembrandt témoigne, pour la première fois, d'un certain respect à l'égard du judaïsme. Les pharisiens y font rarement l'objet de représentations caricaturales et leur aspect ne diffère guère de nombre de personnages orientaux qui peuplent les compositions du maître. Celui-ci se place dans la tradition qui insiste davantage sur la continuité entre la nouvelle et l'ancienne Loi que sur la rupture (La Prédication du Christ, 1647-48 ; Jésus parmi les docteurs, 1652 ; Présentation au temple, 1654). Particulièrement audacieux d'un point de vue formel, le Christ en buste de 1656 nous offre un contre modèle aux Christ à la peau et aux cheveux clairs que la tradition nordique nous a livrés. Cette figure brune est le fruit de la démarche d'un artiste qui aurait peint son tableau " d'après un modèle vivant " choisi dans son voisinage, parmi les habitants juifs du quartier.

 

Portraits et tronies

Jusqu'à une période récente, des historiens de l'art, héritiers d'un influent corpus de textes publiés entre le XVIII e et le xxe siècle, ont eu tendance à " judaïser " l'œuvre de Rembrandt. Se fiant à des indices tels que la physionomie, la tenue vestimentaire, la longue barbe, ou encore le couvre-chef de certains hommes et vieillards exécutés par le maître, ils virent dans ces représentations des portraits de juifs et de rabbins. C'est ainsi qu'un personnage coiffé d'un haut bonnet incarna le philosophe juif Philon d'Alexandrie (" Philon le juif ", vers 1637), ou qu'un vieil homme flanqué d'un bonnet rouge fut identifié comme le rabbin ashkénaze Moïse Ribkes (Vieil homme dans un fauteuil, vers 1655). Une autre œuvre, Juifs dans la synagogue, met en lumière la simplification qui a conduit les critiques d'art à voir systématiquement dans les vieillards vêtus de longs manteaux et d'aspect miséreux, des juifs ashkénazes réfugiés à Amsterdam, fuyant les horreurs de la Guerre de Trente ans et les massacres des cosaques, les distinguant soigneusement des juifs portugais auxquels Rembrandt prête une allure digne.

Le cas du majestueux Vieillard à la barbe carrée et au bonnet fendu de 1640 est remarquable dans la mesure où ici, ce furent les juifs eux-mêmes qui judaïsèrent l'œuvre : en 1730, les membres de la communauté juive d'Amsterdam se servirent en effet de cette gravure de Rembrandt ne présentant a priori aucun signe de judéité, pour produire un portrait posthume du rabbin Abraham Berliner, qui n'avait pas pu (ou pas voulu) être portraituré de son vivant. Si la judaïté de toutes ces figures a été remise en cause ces dernières années, deux tableaux présentés dans l'exposition, ont pourtant résisté au processus de " déjudaïsation " de l'œuvre de Rembrandt : Jeune Juif (1645-50), Jeune Juif en buste (1663).

 

III Rembrandt et ses contemporains interprètes de l'Ancien Testament

 

L'identification hébraïque

La montée du protestantisme encourage un retour aux Écritures, et en particulier à l'Ancien Testament, qui n'est plus seulement considéré, contrairement aux thèses défendues dans le monde catholique, comme une préfiguration du Nouveau Testament, mais lu pour lui-même. En redécouvrant l'Ancien Testament, les protestants s'identifient à ce peuple hébreu à la conquête de son autonomie, qui se libéra de l'esclavage d'un pharaon incarnant le monde idolâtre. Les habitants des Provinces-Unies, au premier chef ceux ayant adhéré aux différents courants de la Réforme et particulièrement les calvinistes, s'emparent de cette histoire comme d'une grille de lecture pour représenter leur conquête de la liberté contre le royaume d'Espagne. Le portrait de Guillaume d'Orange (qui conduisit et incarna la révolte des Pays-Bas contre Philippe II), encadré par quatre illustrations vétérotestamentaires, en offre un exemple éloquent. À partir de 1585 (chute d'Anvers), la suprématie économique et politique des Pays-Bas revient à Amsterdam, petite cité emprisonnée dans des dunes de sable, qui va connaître un développement extrêmement rapide. Les protestants vont percevoir Amsterdam comme une " Nouvelle Jérusalem ", comme le lieu d'épanouissement d'une culture anti-idolâtre et patriotique. Telle Jérusalem cernée par l'Égypte et Babylone, Amsterdam est constamment menacée de ruine et apparaît comme telle dans l'art, en particulier chez Rembrandt. Les prédicateurs protestants vont user de cette menace pour influencer la conduite des populations.

 

Une lecture de l'élection : l'histoire des patriarches

Dans le traitement de certains passages de l'histoire des patriarches, Rembrandt fait preuve d'une grande liberté avec la tradition biblique, à tel point qu'une identification concluante des scènes ou des personnages est parfois délicate. Son regard, tout comme celui de son maître Pieter Lastman, et de ses contemporains, a été renouvelé par l'influence des Antiquités judaïques de Flavius Josèphe (37-100 après JC). L'ouvrage, qui décrit l'histoire du peuple juif depuis la Genèse jusqu'au début de la guerre contre Rome, de manière apologétique, est caractérisé par une forte psychologisation des situations historiques. En complément du texte biblique, Rembrandt y a puisé des éléments nouveaux, ne figurant pas encore dans la tradition iconographique, conformes à son désir de rendre le sens global de l'histoire, et de représenter le contenu psychologique du récit. En témoigne l'admirable Abraham parlant à Isaac (1645). Contrairement à la tradition biblique, Rembrandt, condensant les différentes étapes de cet épisode, situe le dialogue d'Isaac et Abraham non pas sur le chemin, mais sur le lieu même du sacrifice, exprimant ainsi l'urgence de cet échange. Cette gravure fait écho à l'eau-forte Agar renvoyée par Abraham (1637), qui illustre l'épreuve douloureuse d'Abraham contraint de renvoyer sa servante Agar et son fils Ismaël. Ces deux compositions expriment le déchirement, et le tourment, thèmes récurrents chez Rembrandt. Le récit des patriarches est une source d'inspiration pour illustrer d'autres motifs chers à l'artiste : celui de la filiation (Jacob pleurant la mort de son fils Joseph, vers 1633 ; Jacob chérissant Benjamin, vers 1637 ; Joseph racontant ses songes devant sa famille, 1638) et de l'humilité humaine devant la permanence du don divin (Deux femmes près d'un escalier, 1645).

 

IV Rembrandt et la figure du Messie ; vers une Nouvelle Jérusalem

 

Les Protestants à la recherche d'Israël

Modèle auquel s'identifient les habitants des Provinces-Unies en pleine ferveur patriotique, l'Ancien Testament est également une référence pour le monde chrétien réformé, qui, en proie aux idées millénaristes dès le début du XVIIe siècle, attend fébrilement la seconde arrivée du Christ et son règne de mille ans sur terre. Quelques exemples, au sein de l'exposition, attestent de cette " recherche d'Israël" : le portrait d'un pasteur tenant inclinée la plus belle édition de la Bible réalisée par l'imprimeur et éditeur Menasseh Ben Israël, ouverte à la page de titre hébraïque ; une magnifique bible élaborée conjointement par des juifs et des protestants ; une affiche représentant la maquette du Temple de Jérusalem. C'est un rabbin surnommé Templo qui, à la demande des protestants, en établit les plans à partir des sources bibliques et rabbiniques, en vue de l'avènement messianique tant attendu. Elle devient une véritable attraction aussi bien pour les protestants que pour les juifs, tant millénarisme et messianisme convergent et
se développent parallèlement. En 1644, un juif portugais, Antonio de Montezinos, arrivant d'Amérique à Amsterdam, affirme y avoir rencontré des descendants des Dix Tribus Perdues d'Israël, dont on sait que la redécouverte est le préalable à la venue du Messie. Menasseh Ben Israël consacre son ouvrage le plus connu, Espérance d'Israël (1650), à ce récit. Il y défend les croyances messianiques juives auprès des chrétiens. Qu'il soit authentique, une affabulation ou un délire de l'imagination, le récit de Montezinos et la réaction de Menasseh Ben Israël auront un fort retentissement sur les attentes des juifs portugais, dont l'espérance messianique culminera avec l'annonce de la révélation de Sabbataï Tsevi.

 

Le messianisme juif et Sabbataï Tsevi

Jérusalem, 1665. Sabbataï Tsevi, rabbin illuminé, se proclame Messie. Missives et lettres annonçant la bonne nouvelle se répandent et la rumeur enfle dans toutes les communautés juives, notamment en Europe occidentale. Des juifs se mettent en route de tous les pays pour accueillir le Messie à Jérusalem. De retour à Smyrne, sa ville natale (Turquie), Sabbataï Tsevi prononce l'abrogation de la Loi et se livre à des actes hérétiques ainsi qu'à des comportements extravagants. Un nouveau rituel est mis en place, les jours de deuil sont remplacés par des réjouissances. Arrêté par le Sultan, il accepte la conversion à l'islam qui lui est " proposée " comme issue, entraînant à sa suite certains de ses fidèles, et laissant le monde juif dans le désarroi. L'ampleur du sabbatianisme en fait le mouvement messianique le plus important de l'histoire juive depuis la destruction du deuxième Temple. Il touche l'intégralité du monde juif, du Yémen à la Hollande, et de la Russie au Maroc. Sabbataï Tsevi a rallié à lui des populations éprouvées par de nombreux traumatismes : expulsions d'Espagne et du Portugal, conversions forcées, exils, massacre de 200.000 juifs perpétré en Pologne par les cosaques (1648), persécutions liées à la Guerre de Trente Ans...
 À travers le prisme des idées kabbalistiques de rédemption du monde, ces événements dramatiques ont été perçus comme les douleurs de l'enfantement du Messie. L'exposition présente plusieurs pièces témoignant de cette effervescence, notamment une des nombreuses lettres d'allégeance en faveur du prétendant messianique, émanant d'une école talmudique d'Amsterdam ; des livres de prières pénitentielles et méditatives (tiqqunim), devant être lues pour "réparer" et amender le monde, édités tout spécialement en 1665-66. Certains de ces livres portant des chronogrammes relatifs à la révélation de Sabbataï, sont retirés de la circulation ou amendés après sa conversion. Les protestants s'intéressèrent de très près au mouvement sabbatéen ; une des sources les plus fiables le concernant est le récit du pasteur Thomas Coenen, envoyé à Smyrne pour étudier la figure du faux messie.

 

Menasseh Ben Israël et la fin des temps

Issu d'une famille de marranes portugais, Menasseh Ben Israël (1604-1657) devient rabbin dès l'âge de dix-
huit ans. En 1626, il fonde la première imprimerie hébraïque à Amsterdam. Sa double culture européenne et hébraïque en fait rapidement un érudit internationalement renommé. Les juifs, comme les chrétiens, le consultent sur des questions aussi bien d'ordre moral que théologique : le petit traité De Termino Vitae (1639), présenté dans l'exposition, n'est autre qu'une réponse à la lettre d'un médecin protestant l'interrogeant sur la doctrine de la prédestination chez les juifs. L'admiration dont bénéficie Menasseh Ben Israël dans les milieux chrétiens favorise sa mission d'inlassable défenseur de la religion juive et de la restauration des juifs dans leurs droits. Dans son adresse à Cromwell, notamment, il milite pour la réadmission des juifs en Angleterre, dont ils ont été expulsés en 1290. Pour mieux souligner la nécessité de leur réintégration dans les pays desquels ils ont été bannis, il convoque les thèses millénaristes et l'argument théologique prônant la dispersion des juifs dans le monde entier comme préalable à l'avènement du Messie. Rembrandt eut des liens avec Menasseh Ben Israël, dont il fit le portrait (1636). Il illustra Piedra Gloriosa (1655), ouvrage dans lequel l'artisan du dialogue judéo-chrétien s'empare du Livre de Daniel comme support pour penser la fin des temps, et dont la conception demeure un événement dans l'histoire du livre juif. Pour la première fois, un artiste chrétien est requis par un rabbin pour illustrer un livre dont le sujet, de surcroît, touche à la plus profonde des croyances juives, et constitue la pierre d'achoppement des théologies chrétiennes et juives s'affrontant sur la question du Messie. Tout à fait surprenante, dans un contexte juif comme protestant, est la représentation de Dieu sous les traits d'un vieillard. Cette figure disparaît pourtant dans certaines éditions. Menasseh Ben Israël aurait-il récusé les eaux-fortes de Rembrandt, comme le laissent supposer les historiens ? Des critiques d'art ont d'autre part cru percevoir les échos des échanges entre les deux hommes dans Le Festin de Balthazar (1639) et dans Faust (vers 1652).

 

Conclusion : Le triomphe de Mardochée,
une lecture patriotique, une lecture juive

Au V e siècle avant l'ère chrétienne, dans l'antique Suse, Aman, vizir du roi de Perse Assuérus, décide l'extermination de tous les juifs. Sur la prière de son oncle Mardochée, la reine Esther plaide la cause de son peuple auprès de son époux Assuérus, auquel elle a dissimulé ses origines. Les juifs mènent alors une bataille victorieuse contre Aman et ses fils, qui sont pendus. Rembrandt thématise cet épisode du Livre d'Esther, particulièrement en vogue en Hollande à cette époque, à plusieurs reprises, notamment dans le célèbre tableau La Disgrâce d'Aman (vers 1665), ou encore dans La grande mariée juive (1635), en qui certains historiens de l'art ont cru identifier Esther. Dans la gravure Le Triomphe de Mardochée (vers 1642), Rembrandt dépeint l'accueil du héros biblique par une foule extrêmement enthousiaste. Cette eau-forte reflète l'identification des Provinces-Unies à la figure du noble Mardochée et surtout à celle d'Esther. Comparée pendant des siècles par les chrétiens à la Vierge couronnée, médiatrice auprès du Christ au Jour du Jugement dernier, Esther est érigée par la jeune nation hollandaise en véritable héroïne patriotique sauvant son peuple de l'ennemi. Pièces de théâtre, discours et portraits à son effigie la célèbrent. Cette adhésion est partagée avec une ferveur toute particulière, et pour d'autres raisons, par les juifs portugais. Ils font de l'Espagne catholique l'ennemi ayant juré la perte du peuple juif, tandis que Menasseh Ben Israël se présente comme un nouveau Mardochée, capable de le sauver et de hâter la rédemption. La nécessité pour Esther de dissimuler sa judéité anticipe le sort des marranes ayant du se convertir pour rester en vie. De nouveau, juifs et chrétiens se retrouvent autour du même récit.


Exposition du 28 mars au 1er juillet 2007
au Musée d'art et d'histoire du Judaïsme
71 rue du Temple
75004 PARIS



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